La difficulté des commentaires sportifs pour les sprints
Par Phil - Le problème de la perception des vitesses absolues et relatives par le cerveau humain.
Après avoir couru des sprints sur toutes les distances du 60m au 400m, j'étais parfois dubitatif sur les commentaires sportifs pendant les grandes compétitions pour ceux-ci, et surtout pour les 400m, par rapport aux courses de demi-fond et de fond; alors j'ai voulu en avoir le cœur net.
"Tout le monde s'observe au départ de cette course", "Il se place dans la ligne droite opposée !", "Il enclenche la vitesse supérieure", "Elle relance dans le deuxième virage", "Elle fait une grosse accélération à 150m de l’arrivée", "Il accélère dans les derniers mètres !"
Les commentaires ci-dessus sont appropriés pour les course de demi-fond et de fond qui ne sont pas linéaires, et où effectivement il peut y avoir des ralentissement et des accélérations pendant la course, les athlètes étant généralement en peloton et dans un seul couloir..
Mais ils ne le sont pas en sprint jusqu'au 400m, ni même en 400m haies, car ce sont des courses en couloir où les athlètes en compétition, une fois la vitesse de pointe atteinte, ralentissent continuellement en moyenne tout au long du reste de la course, même si leur vitesse peut rester stable, sur une courte distance. Même si il y a bien sûr des exceptions à cette règle, elle s'applique dans la très grande majorité des courses
En simplifiant un sprint jusqu'au 400m, et aussi avec des haies, c'est juste deux phases: la phase d'accélération avec un bref moment à vitesse maximum, et la phase de décélération, et c'est tout.
La différence à l’arrivée des sprints va donc se faire sur votre capacité physique du moment pour atteindre une vitesse de pointe suffisamment élevée, à la maintenir quelque temps, et à ralentir le moins possible tout au long du reste de la course, et surtout dans la dernière partie de la course.
Pour un sprint court de 60m ou 100m, la phase de décélération est très courte par rapport au temps de course, pour un 200m elle en est occupe déjà plus de la moitié, et pour un 400m elle représente les trois quarts du temps de course.
Le 400m, parce que c’est le sprint le plus long, et donc celui qui demande la consommation d’énergie la plus importante, est celui qui est le plus difficile à commenter, du départ à l’arrivée.
Un commentaire comme "Elle fait un excellent départ " n’a pas de sens en 400m. "Elle fait un départ très rapide" est plus objectif, mais on pourrait plutôt catégoriser les départs en "Trop prudent ", "Prudent ", "Equilibré ", "Agressif ", et "Suicidaire" . Mais pour faire cela il faudrait avoir en temps réel les temps de passage au 100m et au 200m des athlètes par rapport à leurs meilleurs chronos de la saison sur les même distance, ce qui n’est pas possible en pratique.
En théorie sur un 400m pour réaliser un bon chrono, sans s'effondrer à la fin de la course, on devrait courir la première moitié de la course plus lentement que ses meilleurs chrono de la saison: +10% à +15% pour les premiers 100m, et +5% à +10% pour le premier 200m.
Un départ "suicidaire " serait donc de courir les premiers 100m ou 200m dans un temps trop proche de ses records de la saison sur ces distances. Cela aura l’air brillant pendant quelques temps mais va se généralement se payer cash avec une fin de course très compliquée.
De même, comme on ralentit continuellement après la phase d'accélération initiale, il n’est pas possible de "relancer dans la ligne droite opposée ", ni de se "replacer dans le deuxième virage ", ni bien sûr "d'accélérer au 250m", et encore moins "d’accélérer dans les dernier 50m", pour doubler un concurrent ou une concurrente à l’arrivé. Mais on peut ralentir beaucoup moins qu'un/une, autre athlète qui a démarré.e trop vite par rapport à son état de forme et donc le/la, doubler dans le derniers mètres.
Par contre les commentaires comme "Il s'effondre dans les dernier 60m" est parfaitement approprié, comme les savent les coureur et coureuses de 400m qui ont souvent l'impression de finir en marchant, voire pour les Masters plus âgés comme moi, carrément en déambulateur.
Pendant un 400m, la seule chose qu’on fait pendant les dernier 300m, et surtout dans les derniers 150m, est de gérer sa fatigue musculaire et de tenter de conserver une bonne posture, une bonne cadence de course, et une longueur de foulée suffisante pour finir la course correctement, tout en épuisant l’intégralité de ses ressources physiques pour ne rien regretter.
Ou pour paraphraser Buzz l’éclair, courir un 400m: "C'est s’effondrer avec panache"
Je suis donc toujours étonné d’entendre des coachs parler à leur jeunes pour le 400m d'une phase de ré-accélération ou de relance après les premier 200/250m, quand dans la réalité cela n’arrive pas, sauf exception, en compétition. De plus une ré-accélération consomme énormément d'énergie, qui risque de manquer en fin de course, et il est plus efficace de garder sa vitesse la plus constante possible.
Pour les commentateurs et commentatrices, réussir à percevoir cette fatigue et la décroissance de vitesse relative entre les athlètes en sprint est pratiquement impossible et cela explique les commentaires mentionnés plus haut.
C'est très simple, le cerveau humain n'a pas de capteur de vitesse absolue, donc toute perception de vitesse vient donc d'un calcul visuel indirect, basé sur la vitesse à laquelle l'image de la scène défile sur la rétine, et sur la comparaison avec des repères.
Le problème, c'est que ce système visuel est bien plus doué pour détecter des différences relatives que des grandeurs absolues (c'est une conséquence de la loi de Weber-Fechner), nos sens répondent aux variations proportionnelles, pas aux valeurs brutes.
Concrètement, quand vous regardez deux athlètes courir, votre cerveau ne calcule pas que A court à 38 km/h, et B à 36.5 km/h, il perçoit surtout le taux de rapprochement ou d'écartement entre les deux.
A la fin des sprints tous les coureurs ralentissent, mais certains plus que d'autres. Résultat, si vous n'en regardez que deux et que l'écart varie et que l'un gagne du terrain par rapport à l'autre, alors votre cerveau interprète ce signal comme une accélération du premier alors qu'en réalité il s'agit juste d'une vitesse relative positive, créée par deux décélérations inégales.
Le cerveau confond cette variation de distance avec une variation de vitesse absolue, parce qu'il n'a jamais eu accès à la vitesse absolue de toute façon, seulement à cette dynamique relative.
Je vous mets d'ailleurs au défi de ne pas voir Marileidy Paulino accélérer à la fin du 400m du meeting de Silesia de la Diamond League de 2026 (avec des commentaires en Danois)
Et pourtant, en regardant ci-dessous le profil des vitesses moyennes par 50m des quatre premières dans cette course, on voit clairement que sa vitesse baisse après le premier 100m. Mais bien qu'elle soit derrière les autres pendant les premiers 300m, elle reste dans son schéma de course, à son rythme et sans s'affoler, pour les dépasser dans le dernier 100m, car les autres concurrentes fatiguent fortement à partir de 200m, et ralentissent bien plus qu'elle dans la deuxième moitié de la course.


C'est le même mécanisme qui explique des illusions comme le train voisin qui semble repartir, quand c'est en fait le vôtre qui avance. Le cerveau prend le repère disponible: l'autre objet, comme référentiel implicite, faute de mieux.
Par contre dans une course de fond, si quelqu'un se détache soudainement du peloton votre cerveau interprète que c'est une accélération et dans ce cas c'est correct car ce n'est pas la vitesse de tous les autres athlètes ensembles qui a baissée d'un coup.
Pour illustrer cela j’ai utilisé les données de course fournies par la Diamond Leaque, qui publie sur son site les données détaillées des courses avec les chronos tous les 10m pour les 100m et les 200m, tous les 50m pour les 400m et toutes les haies pour le 400m haies.
Note: vous pourrez retrouver le nom des athlètes sur le site de la Diamond League.
Pour la France les replays de ces meetings, avec les commentaires en français, sont disponibles sur Daily Motion, ils sont peut-être disponibles également dans d'autres pays.
Pour la lisibilité des graphiques je me suis limité aux quatre premiers athlètes, sur généralement 6 à 8.
Un bon exemple de départ "suicidaire" a été sur le 400m femmes de Londres cette saison, avec le départ de folie d'une concurrente sur le premier 100m et un passage au 200m à 0.04" seulement de sa meilleur performance de la saison sur 200m. La fin de la course à partir de là s'est avérée très compliquée pour elle. Même si l'avance acquise lui permet d'être encore largement en tête à 100m et encore un peu à 50m de l'arrivée, sa baisse de vitesse est telle qu'elle termine quatrième au final, avec un dernier 100m en 14"68.
Voici les profils de vitesse des quatre premières, ainsi que les avances et retard pendant la course sur la première (la ligne bleue).


Pour le 200m femmes de Londres également, voici les profils de vitesse des quatre premières par 20m, et en lissant par 40m, du 200m femmes, et les écarts pendant la course.



Voici les vitesses moyenne et écart pendant la course des quatre premiers pour le 400m hommes d'Eugene cette saison


Voici les vitesses moyenne, lissée par 100m, et les écarts pendant la course des quatre premiers pour le 400m hommes de Paris


Ci-dessous le profil de vitesse des quatre premières entre les haies du 400m haies femmes de Doha, avec le retard ou l'avance des athlètes par rapport à la première tout au long de la course.


Et pour un Record du Monde, voici le profil de vitesse du 400m haies de Zurich, même si j'ai toujours un doute sur l'exactitude de la mesure pour les deux premières haies dans le virage, avec Alison Dos Santos en maître absolu de la discipline en 2026.


Si cet article ne vous a pas encore convaincus que les sprints c'est juste une accélération et une décélération, j'ai fait ces même analyses pour toutes les courses de sprint de la Diamond League de la saison 2026 et on retrouve ces profils de vitesse: accélération puis décélération, qui s'accentue en fin de course, dans chacune d'entre elles, que ce soit pour les 200m, les 400m et les 400m haies.
Et pour une analyse statistique plus détaillée pour le 400m, (elle est en français, mais votre IA favorite pourra vous la traduire si nécessaire) l'étude de l'INSEP de 2002 est toujours une référence presque 25 ans plus tard, et même avec de nouveaux et nouvelles athlètes, un nouveau record du monde par Wade van Niekerk en 2016, et de nouvelles chaussures plus performantes ;-)
Il faut toujours des exceptions pour toute règle, et c'est plus facile si vous êtes numéro 1 ;-)
Lors des finales de la Diamond League à Bruxelles B. Kebinatshipi a relancé entre 200m et 250m. Pour réaliser cela, il a d'abord fortement ralenti dans la ligne droite opposée après les premier 100m, et ce jusque au 200m. Cela lui a permis effectivement de relancer jusqu'aux 250m, et de dépasser ensuite tous les autre concurrents, sa vitesse moyenne baissant continuellement ensuite jusqu'à l'arrivée, mais moins fortement que celle des autres. Une stratégie qui n'est généralement pas payante car très consommatrice d'énergie, mais son gabarit léger lui a permis de faire cela tout en terminant la course dans de bonnes conditions.
Il finit en 43"40, un temps remarquable et le record de la Diamond League, qu'il améliorera de 1/100 à Budapest lors du meeting Ultimate. On peut se demander quel aurait été son temps si il avait moins ralenti entre 100m et 200m.
Et dans cette même finale, J. Patterson ayant relâché entre 100m et 300m arrive à relancer un petit peu entre 300m et 350m, tiré par B. Kebinatshipi, avant de ralentir fortement dans les derniers 50m.
J. Richards a lui fait un 400m "classique" au couloir 8 en partant très vite et en ralentissant continuellement après les premier 100m, mais cela lui a quand même permis de finir deuxième :-)

C'est une stratégie de course que j'ai essayé d'appliquer, mais pas avec le même succès. Après avoir relâché au 150m, ma vitesse reste juste quasi constante après 200m pour baisser ensuite jusqu'à l'arrivée et je n'arrive pas à rattraper les autres concurrents. Bon il faut dire que je ne suis pas non plus le meilleur performeur de 2026 sur le 400m :-)